Esthétique de la saturation 

by Chloé Romeyer & Cindy Curius






De la beauté spectrale à l’ivresse visuelle, de la sensualité esthétique à la disparition de la
contemplation, de l’opulence algorithmique à l’économie de l’attention; la désirabilité de
l’image est devenue un flux anesthésiant.
Quand la culture de l’image se transpose en culture du regard, l’expérience du craft se
consomme comme réflexe.








Prisonniers de nos désirs, l’image cesse d’être une fenêtre sur le monde pour devenir un
écosystème en soi, une membrane numérique qui absorbe le réel autant qu’elle le fabrique.
En 1992, Georges Didi-Huberman, philosophe et historien de l’art, pressentait déjà ce
basculement du regard contemporain en clamant que « ce que nous voyons ne vaut — ne
vit — que par ce qui nous regarde. »
Avant, nous regardions les images. Aujourd’hui, elles nous regardent aussi. Et peut-être plus
intensément encore qu’on ne les regarde nous-mêmes — car nous vivons et performons de
notre plein gré à l’intérieur de l’image. Nous habitons un flux visuel continu qui nous profile,
nous analyse, nous anticipe.

Dans ce néo-regard social ou regard-prédation, l’esthétique sature, le désir n’a plus le temps
de se construire, le sens de l’image n’est plus.
L’écran est devenu un miroir sans tain : nous nous y regardons pendant qu’il nous observe.
Dans cette ère de fast-fashion visuelle, où les images se consomment aussi vite qu’elles
disparaissent, peut-on réinventer un luxe devenu rare : celui de l’attention ?











Dans un monde dominé par l’accélération visuelle, prendre le temps de regarder véritablement devient une forme de résistance sensible. Alors que le regard s’automatise, réapprendre à regarder ne deviendrait-il pas presque un acte politique?

Peut-être que les images les plus radicales aujourd’hui sont simplement celles qui interrompent le bruit, suspendent le flux et nous obligent encore à ralentir.

Mais dans un monde saturé de visibilité, sommes-nous encore capables de contempler ?









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Photography Chloe Romeyer
Article Cindy Curius